Éloge de la complexité.

Ce mois-ci, je souhaite parler d’un article paru dans « The Guardian » : « Life and death in Apple’s forbidden city. » Cet article décrit les conditions de travail et de vie des ouvriers de l’une des usines de Foxconn produisant entre autres des iPhone. Il montre une situation à la fois normale et aberrante. Normale parce que si nous regardons les chiffres, le temps de travail, les salaires… sont en phase avec les pratiques locales. Aberrante, car la tristesse et l’impuissance des ouvriers est palpable dans ce texte.

J’ai souvent parlé des limites des démarches de certification du fait entre autres du décalage fort entre les exigences et la réalité du terrain. (Origine ou conséquence). Ici, nous serions bien sûr dans ce cas, s’il y avait une certification puisque la situation n’est clairement pas légale. Mais il faut bien comprendre que sur tous les éléments factuels mesurés communément en audit, cette usine, bien que beaucoup plus grosse, n’est pas plus mauvaise que d’habitude. Elle correspond à la moyenne locale en termes de sécurité, de temps de travail, de salaires… D’ailleurs, si ce n’était pas le cas pour les deux derniers sujets (et surtout pour le dernier), les ouvriers ne viendraient pas. Pourtant, nous rencontrons souvent (et heureusement) des usines dans lesquelles les ouvriers sourient. Est-ce à dire que les conditions dans ces usines sont meilleures ? En fait non, si l’on se réfère aux chiffres de temps de travail, de sécurité, de salaires… tant que la situation n’est pas fondamentalement différente de la situation moyenne, il n’y a même aucune corrélation.

Cet article met donc en avant le fait que la situation dans une usine est en réalité complexe et qu’elle ne se limite pas à une succession de valeurs ou de case à cocher. Cette complexité devrait se retrouver dans la pratique d’audit, laissant suffisamment de latitude à l’auditeur pour explorer et expliquer les cas particuliers, mais aussi en exigeant des auditeurs suffisamment compétents pour le réaliser. Pourtant de nombreux cabinets d’audit, ou même certains groupements industriels, veulent au contraire que l’auditeur ne se focalise que sur les éléments factuels, à tel point que certains ne considèrent comme des faits que les documents écrits (comme je le relatais ici). Pourtant c’est une erreur de vocabulaire. Ce n’est pas de faits dont on parle ici, mais de preuves matérielles. Une interview est un fait, son contenu peut être sujet à caution. Un document est un fait, mais son contenu peut aussi être sujet à caution. Ainsi cette approche de plus en plus limitative sur les règles d’audits conduit à une situation paradoxale. Les marques sont de plus en plus convaincues de la pertinence des résultats, et pourtant, comme nous le montre cette usine de Foxconn, nous ne comprendrons qu’une petite partie de la réalité tant que nous ne voudrons pas intégrer dans nos approches d’audits que l’entreprise est un sujet complexe et varié qu’une procédure complètement standardisée n’arrive pas à embrasser.

 

 

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