Tous nos clients souhaiteraient une mesure parfaitement précise de la situation dans chaque usine et nous nous efforçons d'y répondre. Pourtant nous conservons une part assumée d'imprécision dans nos rapports, car la précision et la justesse sont deux choses différentes. Les physiciens ont, de ce point de vue, une certaine avance sur les autres professions, puisque depuis des dizaines d'années maintenant, ils ont démontré l'impossibilité de savoir parfaitement et simultanément la position ET la vitesse d'une particule. Ils savent que pour mieux connaître l'un, ils doivent faire des concessions sur la connaissance de l'autre. Mais, comme les particules, les usines sont en mouvement. Elles évoluent et le monde qui les entoure également. L'image souvent associée à l'audit de « prise d'une photo » de l'état de l'usine est ainsi déjà une limitation sur le processus et à trop se focaliser sur l'état à l'instant de l'audit, le risque est grand de perdre la vision dynamique de l'ensemble. Il y a donc ici un premier équilibre à trouver.
Nous comprenons le souhait de nos interlocuteurs d'obtenir une image parfaitement précise de la situation. Ce souhait est d'ailleurs très généralement accompagné d'une volonté de classification stricte. Obtenir une classification a un intérêt évident pour l'organisation chez nos clients. Les entreprises manipulent une grande masse d'information et les critères sociaux d'un fournisseur sont un élément parmi d'autres tels que les produits fabriqués, les tarifs pratiqués, l'expérience du fournisseur, des équilibrages de charge, des équilibrages de risques par pays... multiplier les informations sur les aspects sociaux d'une usine c'est complexifier le travail de choix, alors qu'une note unique simplifie la décision. De plus, il faut aussi garder à l'esprit que les classifications sont souvent utilisé de manière encore simplificatrice : Acceptation ou Refus. Si l'usine est acceptée, alors nous pouvons travailler avec elle sans plus prendre en compte les aspects sociaux, alors que si elle est refusée, nous ne pouvons plus travailler avec elle. Nous devons donc en tenir compte dans l'élaboration d'une classification.
Depuis 15 ans maintenant que j'interviens dans les domaines de l'audit et de l'organisation d'entreprise cette demande a été une constante. Répondre à cette demande a donc évidemment été un axe majeur dans l'évolution de nos pratiques. Et pourtant nous n'y sommes toujours pas parvenus de manière entièrement satisfaisante. En effet, simplifier une prise de décision ne doit pas entrainer une augmentation notable du nombre de mauvaises décisions. Éliminer une usine à tort parce que le résultat de l'audit était insuffisant est dommageable pour l'usine, pour ses ouvriers et pour le client qui doit multiplier les couts de recherche de nouveaux fournisseurs. De même, accepter à tort est dommageable pour les ouvriers qui travaillent dans de mauvaises conditions et pour le client dont la gestion de risques est faussée. Or une usine est évolutive et la relation avec le client l'est aussi. Prendre une décision sur une situation figée ne pourrait donc être efficace. C'est la raison pour laquelle nos audits sont toujours tournés vers cette approche évolutive. Mais ceci nous amène à prévoir des évolutions possibles, qui ne sont évidemment que des prévisions et non des faits mesurés. Pour améliorer la prévision nous relevons aussi précisément que possible la situation lors de l'audit, mais nous nous devons aussi de relever des indications de l'évolution actuelle et passée de l'usine. Une vision complète, mais statique ne nous permettrait pas de savoir si l'usine progresse ou régresse. Faire des prévisions n'aurait alors aucun sens. Nous voyons maintenant que nous pouvons évaluer un risque, mais que se focaliser sur une situation instantanée manque de sens. Pourquoi alors ne pas faire une note de classement unique, exclusivement d'après le risque ?
— D'une part, nos évaluations sont imparfaites. Le temps d'audit est limité et donc le recueil d'information se doit d'être priorisé pour permettre une estimation significative, mais cela sous-entend également que la récolte d'information ne peut pas être précise sur tous les sujets. Comme les météorologues, nous nous devons donc d'indiquer la fiabilité de nos prévisions, ce que nous faisons dans les commentaires.
— D'autre part, la classification a pour but de faire des choix. Or chaque entreprise classe différemment ses priorités, sa gestion des risques. Pour que la classification soit source de choix, elle devrait être adaptée à chaque politique d'entreprise. Or nous ne connaissons que partiellement ces politiques. Nous nous devons d'être très circonspects dans la classification pour éviter qu'une usine soit acceptée ou écartée à tort, ce qui est dans les deux cas dommageables aussi bien pour les ouvriers que pour nos clients. Les commentaires associés au classement sont alors plus importants que le classement lui-même puisqu'il permet à chacun de prendre une décision argumentée plutôt que de laisser un système décider de lui même.
Ainsi, à faire une classification nous simplifions le processus de choix, en simplifiant (et donc en appauvrissant l'information). Nous nous devons de ne pas trop simplifier sous peine de conduire à une situation contre-productive qui sous l'illusion de la simplicité devient injuste. De même lors de l'audit nous devons maintenir l'équilibre entre une vision globale et dynamique et la précision de l'information récoltée, au risque, sous couvert d'une grande précision de ne pas montrer les risques existants.
Enfin, pour finir avec les illusions, et en clin d'oeil à mes professeurs de physique d'il y a bien longtemps, qui nous rappelaient souvent de l'importance du nombre de chiffres significatifs après la virgule. En effet par calcul vous pouvez obtenir un résultat du genre 3,14159. Mais votre mesure vous permet elle réellement de connaître les derniers chiffres (159). SI vos mesures ne sont pas assez précises, ces derniers chiffres sont illusoires. Ils ne sont pas significatifs. Alors que l'écriture 3,14159 pourrait faire penser le contraire. La précision est ici trompeuse. Évitons ce genre de pièges dans nos rapports sur les audits sociaux.
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